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Christine Mirabel-Sarron : réconcilier
les non-voyantes avec leur image
Lorsque, bandée,
plâtrée, momifiée de la tête aux pieds après
un grave accident de voiture, on lui annonce qu'elle a perdu la vue, Christine
Mirabel-Sarron ne réalise pas tout de suite son handicap. L'urgence
est de survivre. C'est bien plus tard, après avoir émergé
"en puzzle" de six mois de rééducation, qu'elle
apprend à faire avec la réalité : ne plus jamais
voir. A 25 ans, elle venait juste de terminer ses études de médecine.
Difficile d'envisager dès lors une carrière médicale.
Pourtant, une fois assimilée la réadaptation fonctionnelle
à la cécité (marcher avec une canne, apprendre le
braille), elle cherche une voie compatible avec son nouvel état.
Un de ses anciens chefs de service, le Professeur Pierre Lefebvre, qui
l'a invitée dans toutes les réunions scientifiques pour
lui éviter l'isolement, évoque la psychiatrie. Pourquoi
pas ? Elle avait déjà effectué un stage comme interne
dans cette spécialité.
Reprendre des études ne lui fait pas peur, mais les conditions
imposées il y a quinze ans aux non-voyants par l'université
tiennent de la course d'obstacles. Tout d'abord, son inscription en fac
n'est possible que si un professeur se porte garant de ce qui pourrait
lui arriver au cours des quatre ans de formation. Car les agressions ne
sont pas rares contre les aveugles...Ensuite, un des profs lui interdit
d'utiliser la tablette braille dont le bruit peut gêner les étudiants.
Un autre lui refuse le magnéto pour enregistrer les cours, histoire
de préserver le secret médical ! Il ne lui reste qu'à
écrire à l'aveuglette sur des cahiers et les donner ensuite
à transcrire en braille. Pour passer les examens, les aveugles
dictent leur copie à un bénévole. Le jour où
la fac ne peut pas lui trouver un secrétaire bénévole
et qu'un de ses profs se propose, Christine a le trac de sa vie. Tout
ça ne l'empêche pas de réussir brillamment. Un parcours
rare chez les non-voyants. Mais certains émettent des doutes :
"Comment a-t-elle pu si bien réussir ? C'est sur, le prof
a aidé sa protégée."
Sortir de l'isolement
La réaction est
fréquente, qui sous-entend qu'un aveugle ne peut être compétent.
Mais l'avis opposé circule aussi ("les musiciens aveugles
sont surdoués"). Pas mortes non plus, les vieilles croyances
("touche à la canne blanche, ça porte bonheur").
Ni nuls, ni surdoués, les aveugles souffrent d'être rejetés
ou surprotégés, c'est-à-dire dans tous les cas mis
à l'écart. Et encore plus les femmes, trop souvent confinées
dans leur milieu familial, et n'ayant qu'un accès limité
à l'éducation, à la réadaptation, à
l'emploi, à la culture, aux loisirs.
Dans le centre où Christine a fait sa réadaptation à
la cécité et où elle s'est occupée bénévolement
de l'acceuil pendant deux ans, tout en poursuivant ses études,
elle a vu "toute la misère du monde". Soutenue par un
mari et des parents exemplaires, elle a pu mesurer à quel point
ces femmes trop souvent laissées pour compte sont repliées
sur elles-mêmes.
Certes, elles bénéficient des mêmes formations que
les hommes : guidage par chien, écriture et lecture en braille,
utilisation des outils informatiques, etc. Le tout axé sur l'autonomie
en vue de l'insertion professionnelle. Mais, pour Christine, il manque
la dimension féminine : "On ne peut pas arriver habillée
n'importe comment, les cheveux en bataille, à un entretien d'embauche."
Comment parvenir à maîtriser cette communication non verbale
qui pour des non-voyantes est la plus difficile ?
La communication non verbale, c'est le dada de Christine. Elle explique
qu'elle repose sur trois supports : le corps, avec ses postures, ses gestes
; les artifices sociaux : entendez les vêtements, les modes alimentaires,
la décoration de la maison, etc. Bref, tout ce qui exprime l'intégration
dans la société; En troisième : la distance à
l'autre dans l'espace.
Valoriser son image
"Dans les grandes
lignes, on peut gérer certaines choses, confie-t-elle. Apprendre
à se réapproprier un corps, un visage qu'on ne voit pas,
les rendre plus attrayants et se sentir plus belle, se mouvoir avec plus
d'aisance dans un espace qui se limite à la longueur de nos bras,
c'est possible. En Suède, en Norvège, aux Pays-Bas, il existe
des groupes de non-voyants animés par des psychologues qui travaillent
sur ces thèmes."
C'est ce que Christine entreprend au sein de la commission des femmes
de la Fédération des aveugles de France. Depuis 1997, elle
organise trois forums par an, qui réunissent une cinquantaine de
femmes, déficientes visuelles et responsables de réadaptation,
sur des thèmes comme la beauté, les soins du corps, l'image
de la femme, la maternité, la diététique...Elle y
invite des spécialistes, dermatologue, maquilleuse, psychologue,
entre autres, qui viennent expliquer comment soigner sa peau, ses cheveux,
quels produits utiliser selon ses problèmes. Ces forums sont enregistrés
sur cassettes audio que les femmes peuvent se procurer pour une modique
somme auprès de la Fédération des aveugles. Le but
: leur apprendre à se forger une image positive d'elles-mêmes,
susciter dans les régions des initiatives semblables, à
partir de ces thèmes ou d'autres. L'idée est de former ainsi
des réseaux de femmes échangeant des idées et des
savoirs-faire, développant un esprit d'entraide.
Accéder à la mode
"Valoriser son image
de femme", Christine incarne sa devise au quotidien : tailleur mangue
sans faute, maquillage discret, cheveux blonds éclatants, lunettes
translucides et non noires, elle vous sourit d'emblée. "Le
problème, c'est que nous manquons cruellement d'information sur
la mode ou la beauté : il n'existe en effet aucune traduction en
braille ou sur d'autres supports accessibles (cassettes) de magazines
féminins."
De plus, vêtements et produits de beauté sont souvent difficiles
d'accès pour les déficientes visuelles. Dans les grands
magasins, elles peuvent toucher les vêtements, comparer les textures,
dans les boutiques c'est plus difficile. Quant aux produits de beauté,
comment les différencier ? Une seule marque, l'Occitane, a eu l'idée
de décliner toue sa gamme en braille sur ses boîtes thermoformées.
Les produits Vichy ont fait aussi un essai vite abandonné car jugé
non rentable...Une bonne idée : en Belgique, des industiels du
prêt-à-porter organisent deux fois par an des portes ouvertes
pour les non-voyantes, qui peuvent toucher les vêtements, les essayer.
Qui ferait ça en France ? Avis aux fabricants et aux commerçants
de bonne volonté !
Buffet froid tous les jours
A l'ère du tout
visuel, trop d'objets sont inutilisables par des non-voyantes. Au rayon
des arts ménagers, difficile de trouver une cafetière électrique
pratique : les boutons de mise en marche sont plus souvent lumineux que
tactiles. Quant aux plaques de cuisson, qu'elles fonctionnent au gaz ou
à l'électricité, ou qu'elles soient du dernier cri
high-tech comme les vitrocéramiques, aucune n'est vraiment sans
danger pour elles. Seule exception : les fours à micro-ondes, qui
ne peuvent pas tout faire.
Résultat : quand elles vivent seules, les non-voyantes en sont
souvent réduites à manger froid, par peur de se brûler
ou de mettre le feu, et s'adonnent au snacking, sandwiches et grignotages
en tout genre. "C'est pourquoi beaucoup d'entre elles souffrent de
surpoids", souligne Christine, spécialiste des problèmes
de nutrition. Chaque jour, ces femmes se heurtent à des obstacles
matériels qui les maintiennent dans une dépendance obligée
vis-à-vis de leur entourage.
L'idée de Christine est de tout faire pour que les non-voyantes
s'intègrent mieux dans la société, mais aussi pour
que les autres changent leur regard sur elles.
La première intégration passe, bien sûr, par l'école.
Bonne nouvelle : dès la rentrée prochaine, les enfants aveugles
et déficients visuels pourront être admis dans les écoles
ordinaires. Un premier pas vers une (re)connaissance mutuelle.
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