TEXTES ET ARTICLES DE PRESSE, TEMOIGNAGES

 

L'adaptation d'Internet au Québec
par Jean-Marie D'Amour
Agent de réadaptation en déficience visuelle et Webmestre
Institut Nazareth et Louis-Braille

Comme à l'Institut nous avons toujours la préoccupation de rendre l'information accessible à nos usagers, nous ne pouvions pas passer à côté du phénomène Internet sans nous y impliquer.
Les organisateurs de ce colloque m'ont donc demandé de parler du travail réalisé au Québec dans le domaine de l'adaptation d'Internet pour les non-voyants.

J'ai commencé à travailler sur l'adaptation d'Internet en janvier 1996. Je l'ai fait tout d'abord dans
le cadre d'un projet du Regroupement des Aveugles et Amblyopes du Montréal Métropolitain, le RAAMM. J'ai poursuivi ce travail depuis plus d'un an avec l'Institut Nazareth et Louis-Braille.
Je suis également responsable du site Internet de l'Institut que nous avons mis en ligne en juin dernier. Nous l'avons voulu attrayant mais accessible et nous songeons à y donner bientôt accès par téléphone via une synthèse vocale. J'ai donc une expérience concrète d'Internet, tant d'un point de vue de concepteur que d'utilisateur, avec ou sans adaptation.

Internet est un phénomène grand public en croissance rapide. Il n'est pas qu'une mode passagère. Il va persister tout en évoluant et va changer profondément nos façons de nous informer,
de communiquer et d'interagir en société sur une base commerciale, politique ou privée.
Il représente une opportunité extraordinaire pour les personnes non-voyantes. Internet permet enfin d'accéder à la même information que les voyants et en même temps, ce qui représente un progrès par rapport à l'enregistrement audio ou à la transcription braille. On parle déjà de bibliothèque virtuelle, ce qui illustre bien les possibilités ouvertes par ce média. Internet peut être un contenant et un véhicule pour la bibliothèque, mais il est également un contenu qui dépasse les frontières
de la bibliothèque.

Des entreprises privées ou publiques de plus en plus nombreuses ont placé ce nouvel outil au cœur de leur stratégie de communication interne et externe. Il devient dans bien des cas un outil de travail indispensable.Une personne non-voyante peut très bien utiliser le courrier électronique, ce qui n'est pas le cas de la télécopie, impossible ou difficile à lire. Elle peut faire des achats,
des transactions bancaires ou consulter le catalogue de notre bibliothèque sans avoir à se déplacer. Au clavier de son ordinateur, elle est un employé ou un client comme les autres et élimine ainsi de nombreuses situations de handicap. En un mot, Internet est déjà une avenue incontournable qui offre un potentiel d'intégration sociale tout à fait exceptionnel.

Internet est cependant une réalité en évolution très rapide, une rapidité de changement que l'on peut qualifier de phénoménale et de passablement essoufflante. Malheureusement, cette évolution ne va pas toujours dans le bon sens. Toutes ces nouvelles technologies qu'on introduit si rapidement sur Internet ne facilitent pas toujours la tâche de ceux qui veulent les utiliser via des adaptations brailles ou sonores. En pratique, cette course à la nouveauté ressemble souvent à une course d'obstacles qu'il faut franchir ou contourner, mais qu'il faut surtout voir venir d'un peu plus loin si l'on veut augmenter ses chances de réussir.

Même s'il existe un organisme centralisé comme le World Wide Web Consortium qui tente d'établir des standards qui tiennent compte des besoins des personnes handicapées, HTML 4.0, par exemple. Il est débordé de toutes part par les petits et les grands concepteurs trop pressés
de gagner un avantage significatif sur leurs concurrents. Résultat: un développement somme toute assez anarchique.

L'adaptation d'Internet est donc une bataille permanente qui se fait sur plusieurs fronts à la fois. J'en signalerai trois:

Un premier front est celui de l'adaptation des sites Web. Ses défenseurs croient qu'il faut attaquer le problème à sa source. Plusieurs organismes, dont l'institut Nazareth et Louis-Braille, diffusent donc des conseils sur les meilleures façons de faire et les erreurs à éviter dans la conception d'un site Internet bien adapté à toutes les clientèles, y compris la nôtre.

Le développement de la norme HTML 4.0 est une des initiatives qui va dans ce sens. On y propose des approches et des moyens qui pourraient rendre les sites Web beaucoup plus accessibles.
Ces stratégies et ces moyens sont cependant pour la plupart facultatifs. Il faudra donc en faire la promotion et voir comment les outils de conception des sites ou de mise en page Web qui permettent d'écrire des pages HTML intégreront ces stratégies et mettront en place ces moyens.
L'approche de l'adaptation des sites Internet donne des résultats intéressants quand elle s'adresse à des sites particuliers pour lesquels un travail de sensibilisation est effectué auprès des responsables. La difficulté vient du fait que les sites à sensibiliser sont beaucoup trop nombreux pour que, même en conjuguant toutes nos forces, ce travail puisse avoir des retombées significatives, du moins en nombre, sur l'ensemble d'Internet.

Le deuxième front est celui de l'amélioration des outils d'adaptation à l'environnement d'Internet. Les outils d'adaptation tels que JAWS ont été conçu comme des interfaces à Windows et ont donc une vocation générale d'adaptation qui ne répond que partiellement aux besoins générés par l'environnement Internet. La défi réside dans la complexité de plus en plus grande des mise en pages sur le Web.

Les personnes non-voyantes qui utilisent des machines à lire font déjà face à ce problème. A partir du moment où les concepteurs de magazines disposent d'outils de conception de plus en plus puissants et versatiles, il devient presque inévitable que leurs produits deviennent de plus en plus complexes. La même évolution s'appliquera vraisemblablement à Internet avec l'apport du multimédia et de la réalité virtuelle en plus.
N'empêche qu'il y a du travail à faire du côté de l'amélioration des adaptations pour développer par exemple une reconnaissance intelligente et automatique des colonnes ou des pavés de texte
Ce n'est pas simple, mais il y a sûrement des possibilités à explorer et à créer de ce côté.

Le troisième et dernier front sur lequel je m'arrêterai est celui des fureteurs ou logiciels de navigations dédiés aux non-voyants. Même si cela peut sembler rétrograde ou anti intégration, cette approche demeure nécessaire pour pallier aux limites des deux premières déjà évoquées. Aujourd'hui, comme probablement dans le futur, l'adaptation des sites et l'amélioration des outils d'adaptation ne pourront répondre à toutes les situations. Il y aura toujours des sites dont la présentation est tellement complexe qu'ils doivent être réinterprétés de façon compréhensible pour un non-voyant. C'est le rôles des logiciels de navigation dédiés.

En pratique, je conseille déjà à mes clients non-voyants de ne pas se fier à un seul outil de navigation et de recourir au besoin à un fureteur dédié, quitte à explorer un même site de façon parallèle avec l'outil graphique grand public et l'outil texte dédié.

La difficulté de cette approche, parce qu'il y en a encore une, est de maintenir à jour un outil dédié qui suive l'évolution de la technologie Internet tout en proposant une réinterprétation à la fois fidèle au contenu, mais accessible en terme de mise en page. Des deux outils que je connais actuellement, on dit de l'un (Lynx) qu'il a été abandonné par ses concepteurs d'origine et qu'il n'évoluera probablement plus ou difficilement. De l'autre (PW Webspeak), je dois dire qu'il n'est
pas du tout adapté à un public francophone et qu'il cohabite mal avec les outils d'adaptation comme JAWS que la majorité utilisent.

En guise de conclusion, je voudrais vous laisser deux messages:

Mon premier message est qu'il n'y a pas suffisamment d'énergies investies sur l'adaptation d'Internet compte tenu du potentiel d'intégration sociale de ce nouveau média.
Mon second message est que ce constat est particulièrement vrai dans le monde francophone. Une part de ces énergies doit d'ailleurs être mobilisée par la concertation avec le monde anglophone, plus nombreux et déjà plus actif sur ces enjeux. Une partie des solutions est donc indépendante de la langue, mais une autre partie restera toujours à faire en français.
C'est à nous d'y voir.


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